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Naguib Mahfouz


Naguib Mahfouz, une voix libre, le premier prix Nobel de littérature arabe...

Rien ne semblait pouvoir entamer l'élégance impassible de Naguib Mahfouz – ni le temps, ni la violence et pas même le succès, qui fit de lui le premier prix Nobel de littérature arabe, en 1988. Le visage barré d'une énorme paire de lunettes sombres, ce vieux monsieur fluet paraissait inébranlable— : n'avait-il pas survécu aux coups de poignard portés par un fondamentaliste musulman dans une rue du—Caire, le 14 —octobre 1994, à l'âge de 83 ans ? Le plus célèbre des auteurs contemporains de langue arabe est pourtant mort, mercredi 30 août, des suites d'une chute survenue mi-juillet, dans son appartement. Auteur de plus de cinquante romans et recueils de nouvelles, considéré comme le grand modernisateur du roman arabe, il s'est éteint au —Caire, sa ville natale, dont les quartiers et les habitants forment le cœur de son œuvre.

C'est à Gamaleyya, le vieux quartier populaire où il a vu le jour en 1911, qu'est née sa fascination pour cette ville-matrice, destinée à prendre sous sa plume des contours presque mythiques. Issu d'une famille de la classe moyenne, Naguib Mahfouz a passé les huit premières années de sa vie dans cet environnement intensément vivant et bigarré, où se côtoyaient bourgeois, voleurs, artisans, prostituées et mendiants. C'est là qu'il a suivi les cours de l'école coranique des environs, là aussi qu'il assista, en 1919, au soulèvement des Cairotes contre les Anglais. Là enfin qu'il dit avoir senti, très tôt, que son destin passait par la littérature.

Une passion raisonnée mais complètement absorbante, à laquelle il a voué sa vie avec une rigueur et une ponctualité légendaires. Fonctionnaire le matin, romancier l'après-midi, Mahfouz a composé une œuvre que l'on peut, schématiquement, diviser en trois périodes. Aux romans pharaoniques de ses débuts (écrits par un homme qui, dans son désir de ne pas quitter Le—Caire, n'a jamais visité les grands sites de l'Egypte antique), ont vite succédé les fictions modernes, inscrites dans une veine réaliste.

A commencer par les trois récits regroupés sous le nom de Trilogie (Impasse des Deux-Palais, Le Palais du désir et Le Jardin du passé, tous parus pour la première fois en 1956 et publiés en France par les éditions Lattès), où l'auteur évoque la destinée d'une famille cairote à travers la première moitié de ce siècle. Dans ces romans devenus de grands classiques comme dans d'autres, La Chanson des gueux ou Vienne la nuit (Denoël, 1989 et 1996), l'écrivain a fait du temps un personnage à part entière, grand ordonnateur des évolutions ou des révolutions qui transforment peu à peu le destin d'un groupe humain.

Vinrent ensuite des romans dits "philosophiques", plus tournés vers les idées et en partie influencés par les techniques du nouveau roman. Entre-temps, Mahfouz avait connu une période de silence de plusieurs années – épreuve extrêmement douloureuse pour qui ne pouvait concevoir la vie sans écriture. Alors proche de l'aile gauche du parti nationaliste Wafd, Naguib Mahfouz s'était réjoui de voir aboutir la révolution de juillet —1952 – qui devait conduire Nasser au pouvoir en novembre —1954 –, comme il l'a expliqué dans ses entretiens avec Gamal Ghitany. Mais il fut vite déçu par l'orientation de la "révolution" en cours, lui qui s'était toujours prononcé en faveur de la démocratie et de la justice sociale. Il ne produisit donc plus un seul livre entre—1952 et 1955— : "Rien n'avait changé dans ma vie, a-t-il affirmé, mais ce fut comme si quelqu'un de cher avait disparu. La société que je sondais était morte, et moi avec elle. Ce furent des années affreuses." Habitué à s'exprimer librement, l'écrivain n'hésita cependant pas à critiquer le pouvoir et les dérives de la société aussitôt qu'il recommença d'écrire, notamment dans Le Voleur et les chiens (Sindbad, 1985) ou dans Miramar (Denoël, 1990). A la table du café où il retrouva ses amis toutes les semaines pendant des décennies, il discutait de littérature mais aussi de politique, ne cessant jamais de s'intéresser à la situation de son pays. Et les dernières années, quand sa vue fut devenue si basse qu'il ne pouvait plus s'en charger lui-même, il se faisait lire le journal chaque jour par l'une ou l'autre de ses connaissances.

Libre de toute inféodation, Mahfouz ne tolérait les censures ni en politique ni en littérature. Aussi n'hésita-t-il pas à braver les interdits religieux dans un livre qui fit scandale, Les Enfants de notre quartier, paru en France sous le titre Le Fils de la Médina (Sindbad, 1991). Le livre mettait en scène, dans une ruelle du —Caire, des personnages empruntant à Adam, à Moïse, à Jésus et à Mahomet, sous des noms parfaitement identifiables. Braves gens, certes, mais incapables de construire un monde meilleur, contrairement à une autre figure allégorique représentant la "magie", autrement dit la science. D'abord publié sous forme de feuilleton dans le grand quotidien Al Ahram, en 1958-1959, le roman fut interdit par les autorités d'Al Azhar, l'université du —Caire qui donne le la en matière de conduite spirituelle. Ce qui ne l'empêcha pas d'être abondamment lu à travers le monde arabe, dans une édition pirate parue au Liban. Une grande partie de l'œuvre de Mahfouz a fait l'objet de tels piratages, notamment après leur interdiction officielle en Egypte, Mahfouz ayant pris le parti de la paix avec Israël. De ce fait, l'écrivain ne toucha que de très maigres droits d'auteur avant la consécration du Nobel et l'essor des publications qui s'ensuivit.

C'est d'ailleurs ce livre qui provoqua la fureur des fondamentalistes, en 1994, à la suite d'une nouvelle parution en feuilleton dans un quotidien. Al Azhar avait réclamé l'interdiction de publication, mais aussi le retrait des exemplaires existants, tandis que des voix s'élevaient pour menacer l'écrivain. Mahfouz accepta que le roman ne soit par republié, mais refusa de retirer les volumes en circulation.

Il déclina aussi l'offre qu'on lui faisait d'un garde du corps et continua de se promener, sans protection, dans les rues de la ville qu'il avait si magnifiquement portée au rang de foyer universel.

Raphaëlle Rérolle

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